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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 14:58

                                             La Chaumière : un établissement légendaire.


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                  La chaumière  dans les années 30 appelée ainsi car certains de ses bâtiments  sont couverts de chaume

 

              Quand on arrive au rond-point  qui figure l’entrée de Ronce les bains, on a deux choix possibles: prendre à gauche pour emprunter l’avenue de l’Océan ou aller tout droit et suivre l’avenue de la Chaumière. Pour les personnes qui n’ont pas connu Ronce avant les années 70, le nom de cette avenue n’évoque rien  sinon peut-être la chanson fameuse : «  Il pleut, il pleut bergère, presse tes blancs moutons, allons sous ma chaumière… » Pour tous les autres, c’est exactement l’inverse tant il est porteur de souvenirs indélébiles.

 

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                                                        Groupe d'enfants devant le théâtre de verdure dans les années 30

 

               Des débuts prometteurs.

              En 1921,  Camille Daniel qui a donné son nom à l’avenue  prolongeant, comme il se doit, celle de laChaumière jusqu’à la place Brochard, crée cet établissement qui  tire son nom sans doute du fait que certains de ses bâtiments, souvent des kiosques, sont couverts de chaume. Il  comprend à l’origine un petit restaurant et surtout un théâtre de verdure. Ce dernier acquiert très rapidement ses lettres de noblesse. Artistes lyriques et de variétés, troupes d’amateurs et de professionnels s’y succèdent et attirent un large public qui  se presse sur la grande dune qui le surplombe et offre une vue imprenable.

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                      Nombreux public sur la dune surplombant le théâtre de verdure où sont donnés des spectacles variés

 

 

                La famille Soubise.

             Deux ans plus tard Monsieur René Soubise et sa femme Aimée qui ont quitté Châtellerault,  achètent à Monsieur  Camille Daniel l’ensemble des locaux qu’ils embellissent et agrandissent. Ils se répartissent les tâches. René s’occupe de la gestion et règne sur la cuisine, Aimée se charge de l’accueil, de la salle et s’attelle au maintien de l’ordre. Sa petite fille Liliane n’a pas oublié les coups de sang de sa grand-mère : «  C’était une femme trapue au  caractère bien trempé qui n’hésitait pas à intervenir en cas de problème. Quand  débutait une bagarre, elle allait s’interposer, prenait son air méchant et ordonnait aux belligérants de quitter sur le champ son établissement. » Les nouveaux propriétaires sont aidés par  Monsieur Pierre Bouyssous qui restera pas moins de vingt cinq ans à leur service.

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                                                     Mr et Mme Soubise les propriétaires. A leur gauche, leur fille Simone

 

              La même année 1923, sur des terrains qui lui appartiennent,  le véritable mécène qu’est Camille Daniel  trace une route  à l’entrée de Ronce   menant à la Chaumière qui,  en très peu de temps,  devient un restaurant coté d’une capacité de trois cent couverts. De toute la région et même au-delà, pour un mariage, une communion, un baptême, un repas d’affaires,  on vient déguster ses spécialités et plus particulièrement, les soles chaumières  (soles de choix dorées au beurre des Charentes et garnies d’huitres frites au goût de noisette) ou les homards  dont la présentation et la mise en scène très originales imaginées par Monsieur Soubise attirent l’œil, font saliver le gastronome et surtout alimentent le bouche à oreille. Les vins sont au diapason de la cuisine. Plusieurs centaines de bouteilles vieillissent dans une cave d’exception qui se trouve à même le sol sablonneux, cave creusée par les Soubise en personne;  tant et si bien  que leur patronyme  restera  indissociable de la Chaumière pendant  quarante cinq  ans.

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                                            Monsieur Soubise devant un char dhar de homards de sa composition

 

 Le dimanche 19 mai 1935 par exemple, c’est  l’Union Nationale des Combattants, section de La Tremblade et le Congrès régional de la Seudre et des environs qui y banquètent. Au  menu : huitres, hors d’œuvres variés, homards, noix de veau braisée au porto, petits pois Commandant Foch, salade, fromages, entremets, fruits ; le tout arrosé de Bordeaux blanc 1927, de Fronsac 1928, de Mousseux, sans oublier le café et le Cognac.  

               chaumière (185) C’est à juste titre que cette même famille  peut se vanter sur ses affichettes de réclame, comme on le dit à l’époque, que c’est  dans un cadre élégant la maison la plus ancienne.  Pourtant une demi journée est nécessaire pour parcourir les soixante kilomètres qui la séparent du chef-lieu la Rochelle. En effet il faut pour la clientèle,  dont la majeure partie ne possède pas encore de véhicule à moteur,  emprunter deux autobus puis prendre le bac à Cayenne pour traverser la Seudre et continuer le trajet  à pied ou à vélo  pour rejoindre cette espèce de jardin d’Eden, rendez-vous branché de la jeunesse d’avant-guerre. Car outre son restaurant et son théâtre, elle dispose d’un des plus vastes dancings de la région ouvert de vingt deux heures à deux heures du matin. Il n’ y a guère que le Café de Paris qui se trouve Avenue Gabrielle (actuelle Place des roses) qui lui fasse concurrence. L’établissement rêve également d’ouvrir un casino ; les tables sont achetées, les croupiers engagés dont Monsieur Beucler marchand de chaussures  à La Tremblade mais les notables de Royan et de Pontaillac font capoter le projet, comme l’affirme avec amertume  soixante dix  ans plus tard  Simone Magnan la fille de la famille Soubise.

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                                    Le vaste dancing de la Chaumière où tant de générations se sont succédé

 

          Une parenthèse inéluctable.

                 Seulement la deuxième guerre mondiale  va freiner l’expansion de la Chaumière que les officiers allemands ne répugnent pas à fréquenter. L’un de leurs spectacles préférés est la prestation offerte par Rigoulot l’haltérophile champion olympique considéré comme  l’homme le plus fort du monde qui soulève une énorme bonbonne pleine d’eau à bout de bras et qui ramène, lors d’un tir à la corde,  six hommes placés de chaque côté  de lui.  Liliane se souvient  qu’un médecin  d’Outre Rhin lui a même soigné les doigts que son frère lui avait coincés dans une porte. Du haut de sa maison natale Mary-Madeleine où vit toujours sa mère, elle n’a pas oublié non plus la parade insolite donnée  par les soldats qui s’entraînent, en chantant, à marcher au pas de l’oie sur la place Brochard ni l’arrestation d’un employé de  son père (véritable peur de sa vie) en représailles à l’exécution de deux soldats allemands perpétrée par des membres des FFI.

 

            Un établissement très en vogue.

                  Après la guerre, la Chaumière retrouve le lustre qu’elle n’a jamais complètement perdu et une programmation à faire pâlir d’envie  les plus grands cabarets. Agé seulement de 17 ans, le mime Marceau s’ y produit  et donne déjà  un aperçu de son talent en imitant Charlot. Goulebenèze fait son show en racontant des histoires en patois devant un public conquis. Le jazzman Django Reinhardt, l’accordéoniste Etienne Lorin, l’humoriste Piédalu, l’orchestre d’enfants de Jojo Benotti, récemment disparu, les chanteurs Gina Flora et Alain Nancey sous contrat chez Barclay, les grandes formations parmi lesquelles  celle de Michel Airaud et ses cinq solistes  du salon  de la télévision et du club Europe n° 1, Georges et Mado, duettistes burlesques, parents du grand acteur que fut Patrick Dewaere, animent les soirées ronçoises dans les années 50- 60 et la liste n’est pas exhaustive. On va jusqu’à laisser  chanter un jeune débutant qui campe avec quelques amis. Son nom : Daniel Guichard.  Quant à l’acteur Alfred Adam, l’inoubliable boucher Emile Barberot du film de Jean Delannoy Maigret tend un piège avec Jean Gabin et Annie Girardot, il prend pension avec sa fille à la Chaumière avant de se rendre acquéreur d’une villa à l’angle de l’allée d’Ugine.

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                       Photo dédicacée de Mme de Fontenay,Miss  Elégance qui a défilé à la Chaumière dans les années 50

 

                Mais la palme revient sans  conteste à celle qui porte le couvre-chef le plus fameux de France, Geneviève de Fontenay qui, avant de présider le comité miss France, défile  en tant que Miss élégance. L’élection de miss Ronce sous le parrainage de miss France voire de miss Europe qui se déplacent à la Chaumière pour l’occasion draine la grande foule. La miss France de l’année 66 remporte notamment un vif succès. Il faut dire que cette ancienne miss Charente est en quelque sorte «  la régionale de l’étape » vu qu’elle enseigne les mathématiques au lycée Marguerite de Valois d’Angoulême. chaumière (103)

              Liliane garde comme de précieuses reliques les maillots de bain en satin bleu portés par les reines de beauté, qu’elle a reçus en cadeau, ainsi que des timbres de l’ancienne URSS que lui a ramenés de Moscou un trompettiste noir devenu ambassadeur de son pays africain. chaumière (32)

                                 Terrasse ombragée où avaient lieu apéritifs - concert et bien d'autres animations

 

             A midi,  pendant la saison estivale, un apéritif concert se tient sur la tonnelle de  la terrasse ombragée. Liliane a les yeux qui brillent encore quand elle évoque un de ses plus beaux souvenirs : le moment où elle a joué le concerto de Cimarosa, avec un premier prix de conservatoire. Cette séquence magique a peut-être été déterminante pour sa vocation. Après avoir débuté le piano avec sa  grand-mère dès l’âge de cinq ans, elle poursuit ses études musicales à La Rochelle auprès de Madame Gress, sœur du célèbre peintre Picabia, avant d’obtenir son diplôme au conservatoire national de Rochefort pour devenir professeur de piano.

            Certains après-midi, Mademoiselle Jagou et son amie Marcelle Rully  (Lolotte pour les intimes) jouent les animatrices pour les enfants qui participent à un radio-crochet, sorte d’école des fans avant l’heure.

            Enfin, une fois par semaine, Monsieur Paul Marquette projette un film dans une salle de restaurant ou dans le dancing. Ainsi, le  27 août 1959, les cinéphiles peuvent voir le film  L’homme et l’enfant   de Raoul André avec Eddie et Tania Constantine.

            Bref pour parodier une célèbre publicité, il se passe toujours quelque chose à la Chaumière surtout quand le maire de Royan, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du Général de Gaulle, Jean Noël de Lipkowski   l’honore à plusieurs reprises de sa présence pour des réunions publiques ou des dîners privés.

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                                                   La Chaumière dévastée par un incendie (photo M. Buraud)

 

         La nuit tragique.

            Eté 71. Monsieur et Madame Soubise ont quitté leur activité depuis deux ans. Ils ont mis leur affaire en gérance et se sont retirés en face de la Chaumière dans leur villa Lil’mich de l’autre côté de l’avenue de Beaupréau. Dans la nuit du 5 au 6 août, c’est le drame. La Chaumière est en flammes. La cause du sinistre ne sera jamais connue. Les Soubise qui n’ont pas été  réveillés  n’ont pas  la douleur de voir disparaître le labeur de toute  une vie. A sept heures ce vendredi matin, Monsieur Buraud, l’un des élus  de La Tremblade prévient  leur fille Simone et son mari ainsi que leurs  enfants qui découvrent avec stupeur un spectacle de désolation. Quelques années plus tard, avec l’accord de Madame Magnan, un promoteur  achète l’emplacement et réalise un projet immobilier.

           A part l’avenue qui porte  toujours son nom, d’anciennes cartes postales ou de vieilles photos, il n’existe plus aucune trace de la Chaumière mais il est très aisé de retrouver l’endroit précis de l’établissement phare de Ronce  pendant des décennies. Il suffit d’avancer jusqu’au carrefour le seul qui soit réglementé par des feux (terrible ironie du sort.)  Il occupait un vaste  rectangle : la grande salle de restaurant donnait sur  l’avenue de la Chaumière du bar actuel jusqu’à l’agence immobilière. La grande terrasse, avec son gigantesque bar et le dancing spacieux dans son prolongement se situaient  sur l’avenue de Beaupréau de l’agence jusqu’à l’allée des Vignes.

          chaumière (45)      La Chaumière dans les années  50. A droite l'affiche du film  sorti en 1948 Trafic à Saïgon avec Alan Ladd et V. Lake


             Bien-sûr la Chaumière n’est pas le phénix, elle ne renaîtra pas de ses cendres mais sa fin tragique et prématurée lui a procuré une dimension mythique. Si une page est tournée, le livre d’or de la mémoire collective n’est pas près de se refermer. De toute façon  Madame Simone Magnan, qui est née avant la création de la Chaumière, qui a suivi et accompagné toutes les étapes de son développement, a passé le flambeau à ses enfants Liliane et Michel,  ce qui ne l’empêche pas,  les jours de marché, de passer et repasser en  tirant son caddie devant le lieu qui lui rappelle sa jeunesse. En fait, sans doute inconsciemment, elle ne cesse de veiller d’un œil attendri, comme le ferait une sentinelle bienveillante, sur le fantôme  de l’établissement  le plus emblématique de Ronce les Bains.  

 

                                                                           Daniel Chaduteau.      20 novembre 2009

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commentaires

jean-claude lecomte 02/12/2010 19:20


Que de souvenirs!!!Quand Mme Soubise nous voyait arriver elle nous disait en riant "alors mes petits chéris ça va?"
Quelle convivialité!!Nous étions un chez nous


geay 29/08/2010 17:24


j'ai très bien connu le restaurant,le dancing(la chaumière )
et jouer très souvent sur la place Brochard né en 37 quel souvenir de voir maintenant tout ce changement.
JE REGRETTE A LA SUITE DE L'INCENDIE QUE CETTE CHAUMIERE NE SOIT PAS RECONSTRUITE A L'INDENTIQUE ,UN BOUT DU PATRIMOINE DE RONCE EST PERDU (( DOMMAGE ))


memoires-vives-ronce.over-blog.com 07/04/2011 18:45



C'est avec beaucoup de retard que je vous réponds. Veuillez m'en excuser. J'ai, comme vous, fréquenté le dancing et le restaurant La Chaumière et je regrette, comme vous, qu'on nait pas
reconstruit un établissement similaire. Prochains articles: la mercerie Bonnaud  Gaudin avenue Gabrielle et le Cinéma Saint Martin, appelé Cristal maintenant.



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