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21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 11:19

 

Les filles du boulanger.

 

 

  « Maman pourquoi pas faire joujou avec Marinette et tante Suzanne ». Cette phrase sibylline vient d’être récitée comme une comptine par Micheline et reprise en chœur  par ses sœurs Colette et Liliane,  présentes ce jour-là au rond-point de l’avenue de l’Océan où se font face trois commerces : le bar, bureau de tabac, la Frégate, le plus récent, le bar restaurant, la Terrasse (ancien Clair de lune) le plus ancien et celui dans lequel elles ont passé leur enfance et  leur adolescence, la boulangerie qui clôt l’avenue de Saint Martin.


Vue aérienne de la boulangerie Jaulard, au centre, en bas,

                                      Vue aérienne de la boulangerie Jaulard au centre du carrefour

 

Une première à Ronce.

  29 octobre 1929, Léonce Jaulard, originaire de l’Eguille sur Seudre, épouse Marthe Chapron  native de la Tremblade à l’église du Sacré Cœur.


Photo de groupe lors du mariage de Léonce Jaulard et de Ma

                      Photo de groupe lors du mariage de Léonce Jaulard et de Marthe Chapron  en 1929

 

 Après avoir quelques années exercé le métier de boulanger dans le petit village de Souhe près du Gua, ils décident de migrer vers Ronce. Trois ans durant, ils font cuire leur pain dans le four de la maison située de l’autre côté de l’avenue de Beaupréau appelée aujourd’hui les Ancêtres. Aidé par son frère, Léonce construit lui-même, pendant ce laps de temps, une maison d’habitation et une boulangerie ouverte au public à Pâques 1936. C’est la première boulangerie qui voit le jour à Ronce. Les débuts sont prometteurs. Les estivants, grâce aux congés payés, sont de plus en plus nombreux à rejoindre la côte.


la boulangerie Jaulard dans les années 50

                                               La boulangerie Jaulard dans les années 50

 

Les années sombres.

  Malheureusement la guerre vient stopper net cette expansion. En 1943, suite à un attentat contre l’armée d’occupation, les allemands font irruption dans la boulangerie. Ils  veulent embarquer Léonce qui doit son salut à la population qui manifeste pour garder son boulanger, car les temps sont suffisamment durs comme cela. Colette, toute jeune à l’époque, se souvient de la queue qui s’allonge  chaque jour devant la boutique. Certains en viennent aux mains pour obtenir l’aliment indispensable à leur survie grâce aux précieux sésames, les fameux tickets de rationnement. L’autre motif qui a peut-être incité les autorités d’Outre- Rhin à plus de clémence, c’est le nombre conséquent d’enfants du couple Jaulard, pas moins de neuf. Mais  la station étant entièrement évacuée en 1944, la boulangerie ne peut échapper à la fermeture pendant neuf mois. La famille qui parcourt la presqu’île  truffée de mines arrive à Saujon et prend le train pour se retrouver en Charente dans une grande maison  à Saint Même-les-Carrières.

 

 Jeux d’enfants.

 Après la guerre, l’activité reprend au ralenti mais la famille, elle, continue de s’agrandir. Marthe met au monde six enfants supplémentaires. Six garçons  et neuf filles, dont huit à la suite composent la fratrie Jaulard.  Les sœurs  n’ont guère de loisirs. Leur distraction préférée, c’est de se retrouver avec leurs copines, les filles Goulé du bar tabac Le Clair de lune pour jouer dans les décombres de la maison Isabelle toute proche qui a été bombardée.

 C'est dans les décombres de la Villa Isabelle que jouaient

              Dans les décombres de la villa Isabelle avenue Gabrielle jouaient les soeurs Jaulard et leurs amies

 

 En ce début des années 50, les fêtes de fin d’année et les représentations théâtrales au cinéma Saint Martin voisin, organisées par le maître d’école sont autant de temps forts qui égaient leur quotidien. Leurs frères, eux, vont jouer au football à deux cents mètres  de la boulangerie dans la prairie. Une allée garde encore le nom de cet emplacement où s’installaient les cirques possédant un vaste chapiteau.

 

 Un travail de fourmis

   Peu de temps libre donc car chacun doit apporter sa pierre à l’édifice. Faire vivre une famille aussi nombreuse n’est pas une mince affaire. Il faut tout d’abord couper les arbres à la sortie de l’école avenue de Saintonge, où commence la forêt, pour alimenter  le four. On ramène le bois  à la boulangerie dans une charrette. Sur le terrain qu’occupe actuellement la Coop, se trouve un champ qui sert de jardin potager. Un peu plus loin derrière, d’autres membres de la famille percent les coquilles pour en faire des collecteurs que Léonce installe sur les parcs à Bourgeois et au Sable de la Ronce en face du Grand Chalet. Les uns  pêchent à la ligne, d’autres à pieds pour ramasser moules, coques, palourdes, huîtres. Micheline préfère accompagner son père à la chasse à la Bécasse au Pont des Brandes. A la Cèpe, pendant la saison estivale Liliane, Micheline et ses sœurs vendent viennoiseries et bonbons. On confectionne aussi pour la colonie d’Ugine, la plus importante de Ronce, tartes et glaces. La veille du premier juillet, les sœurs  sillonnent les allées de Ronce, le calot blanc aux armes de la boulangerie Jaulard vissé sur la tête pour trouver de nouveaux clients et faire les livraisons qui leur conviennent.


La boulangerie à l'extrémité de la belle avenue de Sain

                 La boulangerie à l'extrémité de la belle avenue de Saint Martin encadrée de platanes

 

 Les sacs de farine de cent kilos apportés par le meunier n’effraient pas Liliane âgée de 14 ans, qui, véritable force de la nature, en  prend quelques-uns sur son dos, les descend et les installe sur le pétrin afin de « rouler les couches » chaque jour. Il est vrai que l’année de son certificat d’études, elle a choisi, comme épreuve sportive, le lancer du poids. Léonce, lui, a récupéré après la guerre un wagonnet qu’on fait avancer avec des perches, wagonnet sur lequel on ramène de la Bouverie du bois et des fagots pour la brande nécessaire à la fabrication des balais. Outre aller à la chasse, son occupation favorite, c’est, quand son emploi du temps le lui permet,  être opérateur au cinéma Saint Martin.


La boulangerie pâtisserie dans les années 60

                                                         La boulangerie dans les années 70

 

Le temps des Amours

  Après avoir mis chacune la main à la pâte, les trois sœurs songent à construire leur vie sentimentale. Colette partie rejoindre son oncle à Marseille à 22 ans trouve un emploi dans une  crémerie. Un jour, elle rencontre Lucien Riche en allant chercher son pain à la boulangerie où il travaille. Micheline trouve son mari Bertrand Butin alors qu’elle aide ses parents comme sa sœur Liliane à la boulangerie. En cette année 1956, il est l’un des accompagnateurs de la colonie de vacances d’Ugine. Il vient régulièrement consommer à la terrasse du Clair de Lune et Micheline a tout le loisir de l’observer de la boulangerie qui surplombe le carrefour de ses cinq marches peu commodes pour les personnes à mobilité réduite. 


Bar ,tabac, station service, Le Clair de lune, en face de

                    Bar, tabac, station service le Clair de lune avant guerre en face de la boulangerie

 

Liliane, elle non plus, n’a pas eu besoin de le chercher bien loin. En 1959, du haut de sa chambre, elle ne reste pas insensible aux charmes de Jacques qui coule pour l’entreprise Boursier la plate-forme en ciment du futur magasin Coop qui jouxte la boulangerie. Les trois sœurs convolent en justes noces à la chapelle de Ronce. C’est le père Larroque qui reçoit leurs consentements.

 

 La reconnaissance de la Nation.

  En 1941, le couple reçoit le prestigieux  prix Cognac-Jay  qui récompense  les Belles Familles comme on le disait à l’époque. Voici comment le journal local relate cet événement : « C’est avec plaisir que nous relevons cette année dans la Fondation Cognac-Jay le nom de notre compatriote boulanger Léonce Jaulard. Monsieur Jaulard est âgé de 34 ans. Sa dame, née Chapron a 31 ans. Ils viennent de voir la naissance de leur huitième enfant. L’aîné a 11 ans. Ils méritent bien cette récompense et nous y applaudissons de grand cœur, d’autant plus qu’ils sont d’honnêtes travailleurs estimés de toute la population


Coupure de presse rendant hommage à la famille Jaulard.

 

                                          Coupure de presse rendant hommage à la famille Jaulard

 

  Mais c’est au printemps 1954 que la famille Jaulard connaît son jour de gloire.  Marthe a mis au monde trois mois auparavant son dernier et quinzième enfant. C’est la raison pour laquelle le président de la République voulant rendre hommage à ce couple méritant devient le parrain de la petite Martine. Aussi  le préfet de Charente Inférieure représentant René Coty rend-il visite à la famille Jaulard. Micheline se souvient  même d’avoir eu l’autorisation de monter dans la DS officielle pour rallier la boulangerie où avait lieu la réception.


Martine, la filleule du Président René Coty assise sur le

 

      Martine,  filleule du Président de la République René Coty assise sur les marches de la boulangerie

 

 Une famille brisée.

  Mais le sort  cruel n’épargne décidément pas Marthe et Léonce qui ont eu déjà l’immense chagrin de perdre une de leur fille Josiane âgée de deux mois seulement.   Pendant  trente trois ans,  le couple qui n’a pas ménagé sa  peine pour fidéliser la clientèle  aspire à profiter de sa retraite et vient de céder son commerce à leur fils Pierre. Le drame survient le 15 septembre 1970. Léonce et Marthe  sont victimes d’un grave accident de voiture. Léonce, sans doute pris d’un  malaise, percute dans l’île d’Oléron un camion militaire allemand qui effectue des manœuvres avec l’armée française. Ils meurent sur le coup. Leur fille Ginette qui les accompagne est sérieusement blessée. Indicible douleur des proches, stupéfaction des Ronçois ! Peu de temps après, Pierre cesse son activité. La boulangerie va-t-elle trouver un repreneur ? Certes les gens ne vont pas manquer de pain car les dépôts  de l’avenue Gabrielle de Mrs Renaudin, Vezin et Chevalier assurent l’approvisionnement. Mais la boulangerie Jaulard est la seule où l’on fabrique le pain  qui soit ouverte toute l’année.

 

La boulangerie renaît.

  La boulangerie ne sera fermée qu’un mois. En effet,  le 15 novembre 1970, Colette et Lucien Riche quittent Marseille pour s’établir à Ronce d’abord comme gérants puis comme propriétaires des murs en 1974.


Publicité des années 70

                                                                         Publicité des années 70

 

  Le redémarrage est particulièrement délicat mais à force d’abnégation et de courage, ils arrivent à retrouver la clientèle perdue. Ils poursuivent ainsi leur activité jusqu’en 1985 date à laquelle ils vendent leur boulangerie qui, jusqu’à aujourd’hui  fonctionne comme dépôt de pain (ironie du sort) pendant la saison sous le nom Les Délices du Fournil. Ainsi pendant près de cinquante ans, les Ronçois ont parfois, sans le savoir, été clients de la famille Jaulard.


La boulangerie en 2010

 

                          La nouvelle boulangerie en 2010 ressemble étrangement à l'ancienne

 

Une vie de famille harmonieuse

 Les trois sœurs évoquent avec émotion les moments plus intimes passés en famille. «  Notre père, disent-elles, ne rigolait pas. Il était assis en bout de table. Les enfants devaient se taire. Notre mère Marthe faisait le service et chacun avait une tâche bien définie. Nos parents étaient fiers de nous et de leur éducation. Nous devions accomplir non seulement  les tâches ménagères  et professionnelles comme pétrir le levain mais aussi donner à manger aux poules, aux lapins, aux canards. Notre mère, même enceinte, trayait la chèvre Marguerite.  Le matin de mon certificat d’études, ajoute Colette, j’ai dû laver cinquante paires de chaussettes dans une grande bassine en fonte qui trônait dans le foyer de la cheminée. Mais ne croyez pas pour autant qu’on était malheureux. A Noël, renchérit Micheline, tout le monde avait un cadeau. J’ai gardé comme un trésor la boîte à couture que  mes parents m’ont offerte à cette occasion. »


Micheline en communiante entourée de sa famille devant la 

                             Micheline en communiante entourée de sa famille devant la boulangerie

 

Pour la photo souvenir devant leur ancienne boulangerie, deux autres de leurs sœurs, Nicole et Martine les ont rejointes. Elles s’enthousiasment encore devant les cinq jardinières incrustées de coquillages que leur père a façonnées.


Cinq des soeurs Jaulard.De gauche à droite au premier plan

Cinq des soeurs Jaulard. De gauche à droite au premier plan  Colette, Martine, Nicole, Liliane, derrière  Micheline

 

 La discussion pourrait durer encore des heures. Elles tiennent, pour finir, à rendre hommage à des personnalités ronçoises. En premier lieu à leur frère Guy trop tôt disparu que tout le monde appelait Tarzan car il grimpait avec dextérité  aux arbres pour les élaguer, à  Bernard Quentin décédé à soixante dix ans, membre lui également d’une grande fratrie, qui vendait ses cacahuètes Place Brochard, enfin à leur voisine  morte à cent quatre ans Mme Jeanne Rétaud qui faisait office de sacristain et qui jouait de l’harmonium à la chapelle.

 

Plus belle la vie.

  Ne se laissant pas abattre par les épreuves, ne manquant ni de verve ni d’humour, respectueuses des valeurs familiales et attachées viscéralement à la terre qui les a vu naître, les filles du boulanger ressemblent, à n’en pas douter, aux personnages de Marcel Pagnol avec l’accent en moins. Ce sont elles qui ont imaginé la phrase «  Maman pourquoi pas faire joujou avec Marinette et Tante Suzanne ? Villas Pourquoi pas et Marinette avenue de Saint-Martin.

                    De gauche à droite  villas Pourquoi pas et Marinette allée de Saint Martin

 

Même si le nom des villas de l’Avenue de Saint Martin a changé ou  disparu en partie, le quartier a su garder son aspect initial pour le plus grand plaisir des clients de la boulangerie Jaulard-Riche et de l’ensemble des Ronçois.

 

 Quant aux noctambules des années 60  rentrant des boîtes, Les Pirates à Saint-Georges,  Le Whisky à Royan, ils n’ont pas oublié la lumière crue mais rassurante qui filtrait à travers les lucarnes rectangulaires du sous- sol où Léonce et sa famille fabriquaient le pain.

 

 

                                                         Daniel  Chaduteau.   21  février 2011

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commentaires

Bourdon Dominique 0 04/10/2015 11:35

Moi mon parrain était René cotty mais parents avait 15 enfants je suis la dernière Et leur vie n a pas été facile à 28 ans je n avais plus de parents maintenant je suis âgée de 61 ans il me reste 3 frères sur 8 et 4 soeurs je suis la dernière est c est très dure pour moi de les voire partir on a jamais parler de la vie de mes parents

LAINÉ Laurent 16/09/2011 08:13


Que d'émouvants souvenirs pour moi,qui suis venu pour la première fois à Ronce en 1953 ( j'avais 10 ans ),et ensuite chaque été jusqu'en............1980 !
Felicitations

Dr Laurent LAINÉ


geay 10/03/2015 09:31

J'ai très bien connu Ronce à partir de 1947 jusqu'à ce jour.Toutes ces familles disparues, Jaulard, Goulé,Chopin, Coudin, la chaumière, les cases de ronce avec leurs commerces .l'agence Jagoud immobilière, le grand café // le Bordeaux tjrs là, et la place Brochard incontournable avec ses forains tout l'été.1955/1957 cette place était le quartier général de tous les jeunes de mon âge, que de souvenirs inoubliables.

TRIJAUD-CORNETTE 04/08/2011 23:49


En lisant l'article, je me suis dit: "ils vont quand même bien parler des petites fenêtres du sous-sol quand même" car pour moi c'est un souvenir qui me ramène toujours à la famille Jaulard dont
j'ai fréquenté quelques uns des enfants ainsi que mes deux soeurs, Geneviève et Danielle: Martine par exemple. Et puis il y a un des frères, Guy, qui était spécialisé dans la coupe des grands
arbres et qui, passionné d'oiseaux avait construit une immense volière dans Les Riveaux où la rue porte d'ailleurs le nom. Que de souvenirs quand nous allions sentir l'odeur du bon pain chaud et
discuter à quatre pattes devant la lucarne aux heures très avancées de la nuit.
Merci pour ce site qui nous ramène des années en arrière.


TLG les délices du fournil 30/05/2011 10:23


une belle histoire, juste une rectification , les délices du fournil est un terminal de cuisson et non pas un dépot de pain , encore bravo pour cet historique


memoires-vives-ronce.over-blog.com 18/06/2011 12:42



Merci pour vos encouragements et veuillez me pardonner pour mon erreur



Gaillot-Bernard liliane 14/03/2011 08:26


Merci pour ces bons souvenirs.
Oui je me souviens très bien de la famille Jaulard et du passsage de la fourgonnette pour le portage du pain.
C'est monsieur Jaulard qui a fait les galettes pour ma communion .Il était très gentil je le revois blaguer avec maman et les autres femmes du quartier à l'arrière du véhicule.
Lui est le facteur Pierrot étaient attendus par chacun.
La boulangerie à Ronce je m'en souviens bien aussi ,je travaillais à la patisserie Chevalier de juin 1964 à Octobre 1971 jusqu'à la vente de ce commerce.
J'ai fait deux saisons ensuite à la boulangerie Renaudin face à l'ancien marché avenue Gabrielle.
Que de souvenirs ,mais pas besoin de me pousser fort pour çà car je garde en mémoire le temps ancien de mon enfance.
Merci une fois encore pour notre vie d'autrefois.


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